Philippe Sollers, rédacteur en chef d’un jour à “Sud Ouest”
Dominique de Laage, Patrick Venries, Yves Harté, Philippe Sollers, lors de la conférence de rédaction matinale, mercredi 9 avril 2008
Mercredi 9 avril, Philippe sollers coiffe pour une journée la casquette de rédacteur en chef du journal « Sud Ouest ».
L’interview sonore de Philippe Sollers
Les vidéos avec Philippe sollers
L’INVITE.–1968-2008 : l’écrivain Philippe Sollers a revisité hier, aux côtés des journalistes de « Sud Ouest », quarante années d’évolution de la société française. Les extraits VIDEOS de la conférence de rédaction. Découvrez et écoutez l’entretien !
Philippe Sollers : «C’est la lutte des places»
Où étiez-vous dans la nuit du 22 au 23 mars 1968 ?
« Sud Ouest ». Il y a
quelques années, vous constatiez que la société française était hantée par
trois fantômes : Vichy, l’Algérie et Mai 68. Est-ce que depuis on n’y voit pas
un peu plus clair avec Mai 68 ?
Philippe
Sollers. Je ne crois pas. Avec Vichy, nous continuons d’être dans la
remémoration. Papon, Bousquet? Nous n’avons jamais arrêté d’en parler.
L’Algérie, il n’y avait pas eu de guerre. On parlait simplement du maintien de
l’ordre. Beaucoup de mes amis y ont été tués ou gravement blessés.
Personnellement, je dois la vie à André Malraux, qui m’a aidé à me faire
réformer. Il a fallu trente ans pour aborder le sujet. Mai 68 est le troisième
placard.
Comment
expliquer qu’un candidat à la présidence de la République - Nicolas Sarkozy -,
dans une manifestation de masse, ait pu s’exclamer qu’il fallait “liquider
l’héritage de Mai 1968 quarante ans après” ?
Il y a des
faits, dans l’histoire de France, qui ne passent pas. La commémoration de Mai
68 est confiée au discours quasiment officiel des sociologues ou des
philosophes.
Démocratisation
de l’enseignement, libération sexuelle, statut des femmes, rapports
parents-enfants, rapports enseignants-élèves, droit syndical, début de
l’écologie, etc. Dans quels domaines s’est située la plus grande mutation ?
Incontestablement, le
statut des femmes. Et d’une façon générale, les moeurs. Et ensuite,
l’information. N’oubliez pas qu’il a fallu attendre beaucoup de temps pour
qu’elle soit libérée.
Le
discours de Nicolas Sarkozy sur la liquidation de l’héritage de Mai 68 vous a
choqué.
Non… Je
me suis simplement demandé, hormis la manoeuvre visant à séduire les gens du
Front national, pourquoi surgissait soudain cette peur extraordinaire ?
Liquider quoi ? Quel est ce spectre qui demeurerait quarante ans après ?
L’élection
de Nicolas Sarkozy, c’est du nouveau dans la société française, non ?
Il y avait
une sorte d’essoufflement et de fatigue générale. Au début de la campagne, on
pouvait penser que l’image de Ségolène Royal pouvait faire la différence. Mais
le son n’a pas été à la hauteur de l’image. Sarkozy a été élu sur l’idée de la
rupture. Cette idée n’a pas un an. La désaffection qui le touche aujourd’hui
est extraordinairement rapide. Elle tient à une façon d’être. C’est-à-dire
l’exhibition, l’argent, quelque chose qui ne colle pas avec un « sacré » de la
fonction présidentielle. De plus, sur le plan de la politique internationale,
nous semblons aller à rebours. C’est 1958 qu’il est en train de liquider. Un an
après son élection, le pouvoir d’achat, la rigueur dissimulée pèsent déjà très
lourd.
La
gauche n’est pas une alternative crédible ?
68 avait mis en lumière
la culture et ceux qui la portaient. Quarante ans après, vous soulignez un
certain nombre de régressions. Parmi lesquelles l’inculture, l’illettrisme
aggravé, un retour aux valeurs sécuritaires et plus identitaires. Est-ce
vraiment si noir ?
Il est un sujet sur
lequel je me bats constamment. Il y a évacuation des connaissances historiques.
Presque plus personne ne sait le fil de l’histoire. Nous assistons à une perte
quasi neurologique de capacité de lecture. Si on ne sait plus lire, il n’y a
plus de formation de l’esprit critique. Cela veut dire que l’on ne peut plus
comparer. Si l’histoire et la capacité de lecture disparaissent, c’est-à-dire
le temps et la mémoire, vous préparez des esclaves parfaitement déterminés à
obéir. C’est très grave.
La
France aurait conservé une véritable allergie au changement et elle aurait
vraiment peur de l’avenir. Vous le pensez ?
Je le constate. Et
notamment par rapport à l’Europe. Il y a une peur du monde entier, une peur
d’être dérangé dans une petite routine hexagonale. La plupart des intellectuels
que je connais ne s’intéressent pas à l’Europe. Ils sont très pris par les
problèmes fondamentaux du Proche-Orient, du Moyen-Orient, de l’Afghanistan, de
l’Irak, de l’Iran, etc., s’intéressent beaucoup à ce qui se passe aux
États-Unis, en Israël, en Palestine. Mais ils ne savent pas ce qu’est l’Europe,
au sein de laquelle ils ne voyagent pas. Ils ne connaissent pas les langues
européennes.
Est-ce
que la France d’aujourd’hui est plus juste que celle de 1968 ?
L’exhibition
de la richesse n’a jamais été aussi arrogante, y compris dans les plus hautes
sphères de l’État. La misère est installée, et je ne parle pas des banlieues.
Je ne crois pas que l’on puisse parler aujourd’hui de justice.
En 1968,
on se battait contre des entités proches comme la famille, l’école ou l’Institution.
Aujourd’hui, comment appréhender le marché, le libre-échange, la
mondialisation, c’est-à-dire un mur invisible ?
La
situation est très différente. La question d’aujourd’hui, c’est moins d’adhérer
à tel programme social que de s’interroger avec intensité sur la vie que l’on
mène soi-même. L’individualisme tellement combattu est devenu une valeur
importante.
1968
s’était beaucoup intéressé à la reconnaissance de l’individu. L’individu
reconnaît maintenant son nombril.
Il s’intéresse à sa
fonction sociale d’esclave volontaire, ce qu’il peut appeler son nombril. Il se
préoccupe uniquement de son image sociale dans une société égoïste où chacun
lutte pour son image, son bout de terrain. Ce n’est pas la lutte des classes,
c’est la lutte des places. Comme nous le voyons par exemple au Parti socialiste.
Quelles
sont les utopies de 2008 ?
Ce nouveau monde géré
par la communication vous plaît néanmoins ?
Cela me va parfaitement.
Tout le problème est de savoir si l’on sait s’en servir ou pas et si l’on
devient ou non la prothèse de l’appareil. L’être humain va-t-il se laisser
dominer par la technique ou aura-t-il la capacité nerveuse de prendre ce dont
il a besoin au moment voulu ? C’est l’enjeu décisif. Peu de gens,
malheureusement, domineront cette situation. C’est d’autant plus dangereux que
l’instrument prend une ampleur mondiale.
La Chine
de 2008 est-elle celle qui vous a fait rêver dans les années 70, lorsque vous
étiez maoïste ?
En fait, je suis
amoureux de la culture millénaire chinoise. Ces trois mille ans me font
toujours rêver. À cause de son système totalitaire communiste, nous nous sommes
habitués à penser qu’il s’agissait d’une colonie russe, d’une Russie bis. Il
n’est pas raisonnable que tant de gens ignorent la Chine. Son histoire est complètement
occultée par nos préjugés occidentaux. Je suis évidemment pour le respect des
droits de l’homme partout et sans ménagement, y compris au Tibet. Mais il y a
une question de fond : comment allons-nous faire la jonction avec ce continent
énorme ?
Reste
aussi la violence au Tibet ?
Elle masque
l’affrontement qui va avoir lieu au XXIe siècle. Le XXe a été américano-russe.
Le XXIe sera chinois. Il l’est d’ailleurs déjà. Il est certain qu’il y aura un
conflit majeur entre l’empire américano-russe et la Chine, avec l’Inde au
milieu.
Les
manifestations dans le monde contre le passage de la flamme olympique semblent
provoquer un effet inverse, c’est-à-dire un durcissement de la position
chinoise ?
Franchement,
tout cela est d’une fantastique hypocrisie. Nous réalisons des affaires
gigantesques avec la Chine. Alors, s’il faut protester, interrompons le
business et cessons de tomber à bras raccourcis sur les sportifs. En réalité,
tout le monde sait que les Jeux auront lieu et que le commerce continuera.
Vous
ennuyez-vous de nouveau, comme avant 1968 ?
Que diriez-vous aux
jeunes qui n’ont pas vécu mai 1968 ?
Photos Jean-Jacques Saubi
L’interview sonore de Philippe Sollers
Les vidéos avec Philippe sollers
Portrait :
Sollers de Ré et de Bordeaux
Est-ce
son sourire, qu’il veut intrigant, qui le masque ? Est-ce son esprit à facettes
qui joue au tennis - ou mieux, à la paume - avec son interlocuteur ? Peut-être.
Mais, derrière le Sollers mille fois vu et revu, mille fois entendu, se cache
un autre homme certainement aussi vrai et aussi complexe que celui qui joue au
bateleur depuis quarante ans sur toutes les estrades parisiennes.
Ce
Sollers-là est de Bordeaux et l’île de Ré. Puissamment et en véritable
conscience. De Bordeaux, parce qu’il y est né, sur la route alors dite
d’Espagne, qui vit cette même année passer le premier des exodes d’une décennie
de fureur, de flammes, d’horreurs, et le long cortège des réfugiés espagnols
qui fuyaient les débuts de la guerre civile. De Bordeaux, parce que c’est là
qu’il connut l’enfance choyée d’un enfant aimé des femmes au milieu d’un parc
et d’une haute maison, les lycées encore bonapartistes de Montesquieu puis
Montaigne et les amours d’adolescent, ceux qui marquent pour la vie.
De Ré,
parce qu’un ancêtre navigateur eut le bon oeil de voir au beau milieu de l’île
des miroitements vénitiens et qu’il y fit construire une maison qui est
aujourd’hui comme un refuge.
C’est ce
Sollers-là qu’il faut également connaître, avec sa stupéfiante curiosité, sa
connaissance des faits minuscules de la ville et de la région, et sa passion
jamais inassouvie de sa ville de Bordeaux « punie par le XIXe siècle et
aujourd’hui rendue à Stendhal ». Et c’est lui qui était hier dans les coulisses
de « Sud Ouest », à l’occasion de la sortie de notre supplément « Bordeaux 68
», pour évoquer quarante ans de vie française.
Christian Seguin












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